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Extrait - 50 petites expériences de psychologie du manager, Dunod 2012

Auteur : Patrick Amar

« Pourquoi si je pense que l’autre est un crétin, il a plus de chance de le devenir » 

La prophétie auto-réalisatrice ou l’effet pygmalion

L’amour peut tout… Pygmalion en est la preuve mythologique. Le mythe le présente comme roi de Chypre, sculpteur, célibataire endurci qui entreprend de sculpter dans le plus bel ivoire une statue de la femme parfaite. Réussite totale puisqu’il tombe amoureux de sa création qu’il prénomme Galatée et qu’il va traiter comme une femme en chair et en os. Ne pouvant néanmoins demander la vie pour sa statue, il supplie Aphrodite, déesse de l’amour, de lui donner une femme à l’image de sa création. Aphrodite accède à sa demande et transforme la statue en femme. Une des leçons du mythe est que c’est en agissant avec cette statue comme avec une femme, que la statue devient femme. C’est le regard de l’amour qui a fait d’une statue, une femme désirable. « L’effet Pygmalion » par extension renvoie à l’importance du regard que je porte sur l’autre qui est de nature à transformer cet autre. À l’extrême : « Je (te) pense donc tu es. » Le professeur de sociologie Robert Merton a décrit en 1948 ce phénomène qu’il nomme self fulfilling prophecy ou «  prophétie auto-réalisatrice ». Celle-ci correspond à « une définition d’abord erronée d’une situation… (dans le mythe, Galatée est considérée comme une vraie femme alors qu’elle n’est qu’une statue) ce qui suscite un nouveau comportement… (des comportements amoureux de Pygmalion) qui rend exacte cette conception initialement fausse (Galatée devient effectivement une vraie femme).

Un regard, c’est (presque) tout

Dans leur livre, Pygmalion à l’école (1968), les psychologues américains Robert Rosenthal et Lenore Jacobson revisitent le mythe en posant la question : lorsque des enseignants croient leurs élèves plus intelligents qu’ils ne le sont, ce regard qu’ils leur portent peut-il produire sur eux un effet Pygmalion, c’est-à-dire les rendre plus intelligents ? Cette expérience est devenue une des études fondamentales en psychologie sociale. Rosenthal a pu, quelques années auparavant, vérifier l’effet avec une expérience sur des rats : il a constitué de façon totalement aléatoire, deux échantillons de six rats qu’il a assignés à deux groupes de six étudiants. Il a dit au premier groupe qu’ils avaient des rats de bonne lignée qui devraient avoir des résultats particulièrement bons dans une épreuve de labyrinthe et au second groupe que leurs rats n’avaient rien d’exceptionnel et que certains devraient même avoir des difficultés à trouver leur chemin. Les résultats confirmèrent le pronostic totalement arbitraire de Rosenthal. À l’analyse, il s’avéra que les étudiants supervisant les rats dits de bonne lignée les avaient bien traités et nourris et leur avaient témoigné plus de gentillesse alors que les rats supposés moins performants n’avaient pas été entourés des mêmes égards.
Le regard que nous posons sur les autres et les attentes que nous en avons, sont nécessairement subjectives. Ils dépendent d’un certain nombre de schémas de pensées qui nous sont propres et auxquels nous tenons, lesquels, tels des filtres, nous font sélectionner et interpréter de l’information. Ce traitement de l’information, se fait souvent selon une boucle fermée, auto-validante qui renforce encore nos schémas. Ainsi un stéréotype sur une personne m’empêche de considérer cette personne dans son unicité. Elle fait partie d’une catégorie avec laquelle elle partage de façon indiscriminée toutes les caractéristiques supposées. Dès lors, pourquoi approfondir la connaissance de cette personne puisque je sais déjà tout d’elle ? […] De façon générale pourtant, ce phénomène de la prophétie auto-réalisatrice est le plus souvent involontaire. Il se situe au niveau des attentes que j’ai sur une personne ou une situation qui va conditionner mon regard et mes attitudes sur la chose et ce que la chose va devenir à mes yeux. Une circularité vertigineuse…

Conclusions managériales

En résumé, c’est en croyant que quelque chose est vrai, qu’on peut le rendre réel, qu’il peut le devenir. De l’angélisme digne des meilleurs contes pour enfants, s’il n’y avait un grand nombre d’études et d’observations qui attestent de ce phénomène de la prophétie auto-réalisatrice. Ceci dans des domaines de la relation très variés comme la pédagogie comme on l’a vu, de l’éducation (mieux vaut dire à votre enfant qu’il est capable d’être le roi du pétrole plutôt qu’il sera, au mieux, capable de le servir dans une station-service), la santé (pensez à l’effet largement documenté du médicament placebo), la criminalité (combien de jeunes délinquants traités dès le début comme des bons à rien qui vont donc avoir à cœur de réaliser cette prédiction), etc.

La prophétie auto-réalisatrice au travail

Le domaine managérial est bien sûr un terrain privilégié de pratique de la prophétie auto-réalisatrice puisqu’il est un domaine d’échange, de confrontation, de développement, de sélection. Avant l’entrée en relation avec une nouvelle personne, beaucoup s’est déjà joué au niveau des attentes. Imaginez que vous allez rencontrer votre nouveau collègue dont on dit qu’il est timide mais sympathique et votre nouveau chef dont on dit qu’il parle peu, a la réputation d’être quelqu’un d’exigeant, qui ne plaisante pas toujours. Votre attente d’une rencontre agréable dans le premier cas peut en effet la rendre agréable : vous vous détendez, vous mettez l’autre à l’aise, vous interprétez ses silences comme de la timidité et de l’écoute, vous vous confirmez le fait qu’il est bien sympathique. L’autre rencontre que vous attendez plus périlleuse risque effectivement de l’être : vous vous mettez sur la défensive, avez peur de dire une bêtise et donc n’exprimez pas vos idées, interprétez les paroles du nouveau chef comme des jugements et ses silences comme un manque de chaleur, bref, vous le trouvez effectivement moins sympathique. Si l’on n’y prend pas garde, les dés sont joués avant même d’avoir engagé la partie relationnelle.

Rester ouvert à l’autre et risquer la surprise

Cette théorie suggère aussi qu’en traitant des personnes comme de hauts potentiels, ils ont plus de chance de le devenir. Là encore ce qui est proposé n’est pas une vision éthérée sur le mode du « tout le monde est beau, tout le monde est compétent », mais invoque une volonté sincère de rester ouvert à l’autre, sans (trop de) « préjugé » pour le laisser remplir tout l’espace qu’il est capable d’occuper. Non seulement le laisser s’épanouir donc, mais l’aiguiller, l’encourager, le stimuler pour qu’il sorte, en sécurité, un peu chaque fois de sa zone de confort, pour se développer. Pas d’angélisme donc puisque c’est aussi un appel à la responsabilité de l’autre, sommé de devenir ce qu’il peut être. C’est aussi fondamentalement, un entraînement à ne pas s’enfermer dans des schémas réducteurs sur l’autre qui doit toujours avoir le droit de nous surprendre. Rosenthal avait fait, dans son étude, une découverte inquiétante : lors d’un retest de QI un an après, il a remarqué que plus le score de QI des élèves dits doués s’améliorait, plus ils étaient jugés favorablement par les enseignants. Au contraire, plus celui des enfants dits « plus lents » progressait plus ils étaient jugés, défavorablement par ces mêmes enseignants ! Rosenthal explique ce phénomène en disant qu’aucune attente positive n’avait été créée dans l’esprit des enseignants pour ces enfants dits « lents » et que si ces enfants progressaient, l’enseignant (inconsciemment) n’était pas forcément prêt à accepter ce comportement non conforme à ses anticipations. Le risque est donc pour le manager de punir au moins deux fois : dans l’attente limitante qu’il a de l’autre et à chaque fois que celui-ci fait mieux que prévu, en le maintenant dans une idée réductrice qu’il a de ses compétences. L’autre, de guerre lasse, s’il avait eu pendant un moment l’énergie et la confiance de résister finit par abdiquer et ajuste son comportement. « Je l’avais bien dit », clame alors le premier, « je me trompe rarement sur les gens ». C’est une histoire qui marche heureusement aussi dans l’autre sens et nous avons plein de ces témoignages de ce regard bienveillant de l’autre qui donne envie d’aller plus loin. On voit ici incidemment l’importance des entretiens d’évaluation, qui sont souvent négligés et qui, pourtant, sont des moments importants d’encouragement ou de découragement de certains comportements ou attitudes.

Même les rats ont besoin de ce regard de confiance pour s’y retrouver dans un labyrinthe et il y a un peu de l’animal de laboratoire en nous.