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Comment se tire-t-on (ou non) une balle dans le pied ?

Il vous est peut-être déjà arrivé d’écouter le début d’une histoire et d’en deviner la fin. Ce sont probablement quelques informations, quelques signaux qui vous auront fait dire intérieurement « Cette histoire ne pourra pas se terminer autrement. ». C’est ce que ressentent parfois les psychologues lorsque quelqu’un leur raconte comment il s’est tiré une balle dans le pied. Peut-on agir sur ce qui semble parfois être une partie perdue d’avance ? Oui c’est possible, en agissant sur notre pensée (et le reste suivra). Voyons comment.

Pensez-vous être objectif ?

Evidemment non, vous direz-vous avec humilité. Pourtant, au quotidien, notre pensée est pleine d’affirmations plutôt rigides, sans nuances et sans place au doute. Ces affirmations constituent une grille de lecture de notre environnement et déterminent notre comportement. Vous comprenez pourquoi elles sont d’un intérêt capital pour les psychologues qui ponctueront vos entretiens de « Et à ce moment-là, qu’avez-vous pensé ? ».

En psychologie cognitive, les chercheurs ont exploré les notions de schémas précoces et de distorsions cognitives :

Pour Beck (1967), thérapeute cognitiviste, le schéma est un grand principe organisateur ayant pour but d'expliquer les expériences vécues par l'individu. Selon Young (2005), il existe un besoin d'une 'continuité cognitive', dont le but est le maintien d'une vision stable de soi-même et du monde, même si celle-ci est en fait imprécise ou erronée. Par exemple, un schéma d’échec produit l’affirmation « De tout façon, tel que je me connais, je vais encore me planter », même si c’est objectivement faux, c’est stable et donc rassurant du point de vue cognitif.

Les distorsions cognitives sont un ensemble de modes erronés de traitement de l’information qui permettent notamment de valider nos schémas - même si cela implique une vision limitante de notre environnement et que cela génère du mal-être. Cela peut consister en des inférences arbitraires - on tire des conclusions sans preuves - par exemple « J’ai raté mon entretien d’embauche, puisqu’à la fin, le RH ne m’a pas dit que je l’avais réussi ». Cela peut être une abstraction sélective – par exemple « Mon entretien d’évaluation annuel c’est très mal passé puisqu’à un moment mon chef m’a dit que j’avais un progrès à faire sur tel domaine » (alors que la personne a été complimentée à d’autres moments de l’entretien). Enfin cela peut être une surgénéralisation « A chaque fois, je me plante ».

Maintenant que nous comprenons comment nous concevons qu’il nous arrive quelque chose de terrible, voyons comment nous passons à l’action pour que cela arrive bel et bien.

Connaissez-vous la prophétie auto réalisatrice ?

En 1964, aux Etats unis, à l’école de Oak School, des psychologues chercheurs mènent une expérience sur les élèves et leurs professeurs. Ils leurs font passer des tests d’intelligence et annoncent aux professeurs que certains élèves – dont ils communiqueront les noms – ont un score très élevé, si élevé qu’ils sont assurés de très bien réussir l’année suivante. Ces élèves « doués » avaient bien-sûr été sélectionnés de manière aléatoire et n’avaient rien de plus doué que leurs pairs. La seule différence qu’ils avaient avec les autres était donc le regard que portait sur eux leurs professeurs. Que s’est-il passé à votre avis ? La « prophétie » s’est réalisée. Les élèves dit « doués » ont vu leur QI se développer de manière significativement plus forte que leurs pairs. Pourquoi ? Les professeurs ne leur ont pas accordé plus de temps, au contraire. En revanche, et de manière involontaire, ils leur ont accordé un traitement différent : avec un climat émotionnel plus chaleureux, plus d’encouragement, plus de matériel, plus de feedback… En somme, ils leur accordaient plus de confiance, leur donnant donc plus confiance en eux et augmentant ainsi leur motivation.

Cette expérience de Rosenthal et Jacobson nous montre que le regard fait tout. C’est en croyant qu’une chose est vraie qu’on la rend possible et qu’elle devient réelle. Attendez-vous à ce qu’un entretien se passe mal et vous aurez toutes les chances d’être sur la défensive, de dire des bêtises et de fermer la porte à un échange fructueux.

Donc je me tire une balle dans le pied lorsque je suis persuadé que ce serait bien mon genre - schéma entretenu par toute sorte de distorsions cognitives - et que je fixe mon pied en me crispant. La prophétie autoréalisatrice a toutes les chances de se réaliser.

En résumé, si je change d’avis, je change ma vie ?

Eh bien, finalement oui ! Mais changer d’avis n’est pas chose facile. Surtout si la conviction est profondément ancrée comme un schéma précoce. C’est avec l’appui d’experts, psychologues ou coachs, que vous aurez les meilleures chances d’identifier les pensées automatiques qui vous habitent et qui dictent votre comportement au travail comme dans votre quotidien. Vous pourrez alors mettre toutes les conditions en place pour que le début de votre histoire laisse présager la réussite que vous attendez.

Clémentine Treppoz
Psychologue Clinicienne - Consultante Sénior